L'écriture est toujours écriture de quelque chose. Voici venir la première angoisse, éclatante et menaçante, montrant déjà ses petites et assassines dents aigues ; elle vous presse de dérouler quelque chose, de faire naître une intrigue, de faire mourir un héros, et enfin de faire d'une quête idiote le fil directeur de toute une grotesque fantaisie. Je dis qu'elle « nous presse » car le temps vous est compté : il défile là, devant vos yeux étourdis d'un trop plein d'avertissements, piquant chaque seconde l'immuable sort de votre unique idée, la brandissant par dessus-tout comme LA priorité. Alors, de quoi faudrait-il écrire ? Du sort des chimères dans le monde post-humain ? Bien trop con, inéluctablement suffisant. Sur le réel et sur son imperturbable absence de vérité ? Ridicule. Et puis, quand bien même j'essayerais de pénetrer le réel, je ne pourrais m'y réfléchir que comme un rien, comme un vide, comme une imbécile conscience de quelque chose. Le monde ne me renverrait que l'image de moi-même, abruti devant son étonnante simplicité. Armé de mon branlant entendement, je le perce en apprenti-vainqueur, sûr de moi rien que pour l'occasion. Et puis j'y chute : « Par l'arrière camarade ! Rebrousse chemin ! Bat la retraite misérable ! ». Le lieu est indicible pour mes yeux d'humain trop humain, de naïf trop naïf. C'est là que j'abandonne, plein d'une clairvoyance qui finirait presque pas douter d'elle-même. Il vente fort, de plus en plus fort, jusqu'à assombrir les plus candides des cieux.
Puis vient l'orage, n'est-ce pas trop naturel ? Prévisible courroux éléctrique qui saisit les nuages et les fait se réveiller, gronder, devenir noirs de honte puis pisser comme des petits enfants qu'on aurait engueulé trop fort, cédant à la pression, lâchant ce qui tâche pour toujours. Je ne me reconnais pas là : vulgaire tentative de poésie : esthétiser le monde à n'en plus pouvoir, jusqu'à en vomir de prétention.
Oui, vient l'orage. Bis repetita. Trop court, futile, trop peu sensible, stressant.
Alors arrive simplement l'incertitude : le crayon qui écrit seul ce qu'il ne faut pas écrire, qui tournicote jusqu'au vers alors qu'il faudrait ne se garder qu'à superposer les mots aussi futiles et arythmiques soient-ils ; agir comme un bon vieux pecnaud qui ne se livre qu'à la plus pure des histoires, qu'à la plus nette des objectivités. L'on arrête, l'on saisit son propre bras, l'on se contient soi-même : « Ta gueule maintenant ! ». A qui la faute ?
Et puisqu'écrire alors qu'on ne le peut objectivement pas est un paradoxe, l'on aboutira à quelque chose en aboutissant à la plus affreuse des conclusions : Toujours rien.
Puisqu'écrire pour les anges est stupide, puisque le faire pour une réalité qui finalement n'existe que dans le phénomène, que dans l'apparent, - pour peu que l'être ait une existence son tour – est tout aussi futile, on devrait se taire. Nous le regretterons de continuer, je vous le promets. Et c'est bien la seule chose dont je suis sûr en ce bas-fade-beau monde.